« Mon crime aujourd’hui serait-il de ne pas être de gauche » ?
— Nicolas Sarkozy, Le Journal d’un prisonnier
Certains ont comparé ce livre à l’œuvre de Fiodor Dostoïevski. J’y résiste. Non pas parce que les expériences seraient incomparables, mais parce que l’écriture ne semble pas répondre au même mouvement. Là où Dostoïevski laisse l’épreuve travailler, Nicolas Sarkozy paraît la reprendre, la contenir, la ramener à lui.
Je ne commenterai ni les aspects politiques de l’affaire ni les faits reprochés à l’ancien président. Ce serait répéter ce qui a déjà été dit ailleurs.
La question qui m’intéresse est autre : que devient un texte lorsque rien ne lui résiste ?
La langue et le réel résistent toujours dans l’écriture. Certaines choses ne se laissent pas dire facilement. Il faut revenir aux phrases, les déplacer, parfois les briser, pour approcher ce qui nous échappe. C’est souvent dans cette résistance que la littérature trouve sa nécessité.
À la lecture de ce livre, j’ai pourtant l’impression que rien ne vient interrompre le mouvement. Le texte avance, mais ne semble jamais obligé de revenir sur lui-même. Il progresse, certes, mais reste à la surface d’un lac dont l’eau est trouble. Il s’organise, mais ne se transforme pas.
Peut-être est-ce là une différence décisive : certains textes sont écrits pour traverser une —expérience et en sortent altérés ; d’autres semblent écrits pour fixer l’expérience, pour la stabiliser, pour lui donner une cohérence immédiate.
Ce n’est pas tant la brièveté de l’épreuve qui frappe que la rapidité avec laquelle elle est refermée. À peine vécue, déjà écrite ; à peine écrite, déjà publiée. Comme si rien n’avait eu le temps de se déposer, de résister, de troubler.
Or, écrire suppose peut-être autre chose qu’une simple restitution.
Je sais d’expérience que c’est dans l’épreuve que l’on se connaît vraiment — non dans son anticipation.
À la fin du livre, on ne sait ni qui est véritablement Nicolas Sarkozy ni ce que ce court séjour en prison lui a apporté. Tout se passe comme si ce n’était pas la prison qui agissait sur lui, mais lui qui agissait sur la prison, en la ramenant à son propre récit.
Grâce à l’écriture, écrit-il, il a pu faire abstraction de ce qui l’entourait.
Mais écrire suppose parfois un délai, une opacité, une part d’incompréhension qui oblige à revenir au texte. Ici, tout semble déjà interprété, résumé, ordonné. Là où j’attends une scène, je rencontre souvent une conclusion.
J’ai pourtant espéré, à un moment, que le texte change de direction.
Dans une cellule, Nicolas Sarkozy raconte s’être agenouillé pour prier.
Cette scène rappelle, malgré elle, un passage de Consolation de Philosophie, où apparaît Dame Philosophie. Chez Boèce, cette apparition ne vient pas confirmer une certitude : elle ouvre une brèche. Elle oblige le prisonnier à interroger ce qu’il croit savoir, à retrouver la sagesse qu’il a perdue.
Chez Nicolas Sarkozy, la prière semble jouer un autre rôle. Elle soutient une conviction déjà présente : celle de l’injustice subie.
« Je priais pour avoir la force de porter la croix de cette injustice. »
La prière n’ouvre pas une question ; elle en propose immédiatement la réponse.
Les conversations avec le prêtre restent également sans véritable prise. Le dialogue a lieu, mais rien ne semble vaciller. Aucun trouble, aucune hésitation, aucun déplacement.
Or dialoguer ne suffit pas pour être transformé. Encore faut-il accepter que quelque chose se déplace.
Chez Boèce, l’injustice est reconnue — mais elle n’est pas le centre du texte. Ce qui importe pour Dame Philosophie, ce n’est pas de prouver que Boèce a raison, mais de l’aider à retrouver une justesse intérieure.
L’injustice devient un point de départ, non un point d’arrivée.
Chez Nicolas Sarkozy, au contraire, elle semble rester le point fixe autour duquel tout s’organise.
C’est peut-être là que la différence apparaît : certains écrivent parce qu’ils ne savent pas encore ce que signifie ce qui leur arrive. D’autres écrivent comme si ce sens était déjà là.
Il y a des écritures qui tiennent, et des écritures qui ouvrent.
J’ai moi-même mon propre texte : un texte du « moi » face à une maladie qui m’emprisonne de l’intérieur. Une voix y résonne — la mienne — parfois durcie, parfois déplacée, traversée par l’idée d’une fin à la fois injuste et inévitable.
Mais écrire, pour moi, n’est pas seulement faire entendre cette voix. C’est tenter de ne pas y rester enfermé. Chercher, à travers elle, quelque chose qui la déborde.
C’est peut-être seulement une impression, mais il me semble percevoir, chez Nicolas Sarkozy, par moments, une forme de vulnérabilité. Quelque chose affleure sans jamais vraiment se déployer, comme si le texte en approchait les bords sans accepter d’y entrer.
L’écriture, ici, ne paraît pas ouvrir cet espace fragile. Elle semble plutôt le contenir.
Et pourtant, une lueur apparaît parfois.
La lecture de Zola, écrit-il, lui a fait découvrir Lourdes. Penser à ceux qui souffrent davantage que lui l’aurait aidé.
Mais la question demeure : l’épreuve transforme-t-elle vraiment celui qui la traverse ?
Je termine avec ces mots, qui ne sont pas ceux de Nicolas Sarkozy, mais les miens :
Mon corps physique se meurt, lentement. Mais mon corps éthérique, que fait-il ? N’est-il pas là pour me protéger, pour me rendre fort ?
« Oui, dit-il, je suis là. C’est la voix que tu entends, celle qui te berce dans tes sommeils inconfortables où le réel se mêle à l’irréel, où le jour se laisse envahir par une nuit si profonde qu’elle obscurcit un ciel déjà noir. »
Peut-être est-ce cela, écrire.
Non pas tenir l’épreuve à distance, mais tenter de la traverser.