Connaissez-vous l’histoire d’une anglaise, d’un français et d’une irlandaise?

irlandaise
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Non, avant que vous le demandiez, ce n’est pas l’histoire de l’anglais, de l’écossais et de l’irlandais dans un club, où l’anglais voulait partir et ils ont tous dû rentrer à la maison. C’est l’histoire d’une (ancienne) Première ministre britannique, d’un négociateur français et d’une frontière irlandaise. Tous trois ont attendu près de deux ans avant de parvenir à un accord sur pas grand chose. 

Il s’agit de ne pas savoir ce que signifie “liberté de circulation,” et encore moins à quoi ressemble et sert une frontière. Du moins, pas pour la Première ministre britannique.

C’est l’histoire de la manière dont le prétendu “accord commercial le plus simple de l’histoire,” décrit par Liam Fox, serait retardé de cinquante ans, suite aux dernières retouches apportées à la technologie frontalière, et de cinquante ans supplémentaires pour mettre en place l’accord.

 

I

Madame May est partie à Bruxelles à bord de l’Eurostar de 7h45 à destination de Paris. Ce n’était pas un très bon début, à vrai dire. Après avoir reconnu son erreur, elle a réussi à faire arrêter le train à la gare d’Ashford International pour attendre tranquillement sur le quai le prochain Eurostar qui se rendait pour de vrai à Bruxelles.

“Et bien”, murmura-t-elle, “j’ai eu chaud!”

 

II

Monsieur Barnier n’était pas très impressionné lorsqu’il la salua à la gare de Bruxelles-Midi.

“Bonjour madame, vous êtes en retard”, marmonna-t-il en lui serrant la main. “Barnier.”

“Non merci,” répondit-elle.

“Excusez-moi?”

“Pas de Perrier.”

”Mais non, madame. Barnier – B.A.R.N.I.E.R, et vous êtes?”

“May,”

“Mais quoi?”

“Pardon?”

“Comment puis-je vous appeler?”

Une fois les noms choisis, il était grand temps d’aller déjeuner et les négociations furent reportées à l’après-midi.

 

III

Le déjeuner fut plaisant, les participants ayant décidé de ne pas parler du Brexit. Au menu, une salade niçoise, un risotto pescatore, suivi d’un gâteau aux cerises, le tout arrosé d’une quantité abondante de Prosecco.

Sur le chemin menant à la salle des négociations, Theresa May prit son conseiller le plus proche par le bras.

“Dites-moi,” dit-elle. “Les petites moules dans le riz étaient un peu dures.”

“J’ai vu, Première ministre, que votre assiette était vide. Qu’avez-vous fait des moules?”

Theresa May cessa de respirer pendant une seconde ou deux, n’osant pas dire qu’elle avait avalé chaque petite moule et sa coquille sans gémir. Elle eut soudainement une vision des quinze à vingt moules miniatures qu’elle venait de manger, décidant de fermer et d’ouvrir leurs coquilles à l’unisson, et comment elle devrait expliquer à l’Union européenne le bruit émanant de son cardigan bleu marine.

Le couloir menant à la salle des négociations était recouvert de drapeaux de l’Union appartenant à Michel Barnier et non à sa Gracieuse Majesté. La salle où les combats allaient commencer était spacieuse mais sobre. Elle avait été spécialement repeinte pour l’occasion, la couleur ayant été choisie par le Conseil européen – un gris cuiracé à l’instar des navires de guerre. L’un des murs était orné d’un drapeau impressionnant de l’Union avec son fond bleu marine et ses étoiles dorées. Un tableau représentant une jolie petite fille blonde assise sous un cerisier surchargé de fruits, un panier rempli de cerises à ses côtés, pendait au mur de l’autre coté de la salle. Le titre du tableau était gravé dans un cadre en bois peint à la feuille d’or. On pouvait lire: “La cueillette de cerises,” – une allusion au choix “à la carte,” des avantages de l’UE, voulu par les britanniques.

 

IV

Theresa May était tellement inquiète du risque d’un séisme qui pourrait se produire dans son estomac, qu’elle ne pouvait plus se concentrer sur le fonctionnement du casque qui lui avait été remis. Sa conversation avec un technicien du son s’est déroulée comme suit (1),

Technicien du son (TS): Pouvez-vous entendre?

Theresa May (TM): Je n’ai encore rien entendu.

TS; Avez-vous dit quelque chose?

TM: Bof, je n’ai rien dit d’intéressant à entendre.

TS: C’est pour ça que je n’ai rien entendu.

TM: C’est pour ça que je n’ai rien dit.

Quand le technicien eut fini, Theresa May avait déjà oublié le numéro d’accès pour obtenir une traduction anglaise. Elle écouta toutes les discussions en italien. “Non possiamo fare di più,” (“Nous ne pouvons pas faire davantage”) a résonné dans ses oreilles toute l’après-midi, et elle n’a pas réussi à répondre à une seule question ou comprendre un seul problème lié à la frontière irlandaise. Son italien n’était pas ce qu’il devrait être.

 

V

Ce fut une après-midi déprimante pour Theresa May qui aurait mieux fait de rester dans le train pour Paris. Au lieu de visiter le Louvre, elle avait perdu la frontière irlandaise. Tout ce qui lui restait à faire était de retourner à la gare de Bruxelles Midi sous la pluie battante et de monter dans le premier train pour “nulle part.” Et cette fois, il n’y aurait aucune erreur – elle irait vraiment nulle part.

Quant à la frontière irlandaise qui était restée silencieuse toute la journée, elle ressemblait plutôt à une dinde belge qui attend les fêtes de Noël avec impatience. La frontière irlandaise ne pouvait plus attendre le Brexit une minute de plus.

 

(1) Marx Brothers – Une Nuit à l’Opéra