Auschwitz – Des Gens Ordinaires, Des Vies Extraordinaires

C’était un sentiment étrange, ma première visite en Pologne. C’est le pays de mon père, mais une terre où il a perdu sa famille et ses racines.

Mon père a quitté la Pologne au début des années 30, sentant le danger provenant de l’Allemagne et, voulant faire des études de médecine, a décidé que la France était un endroit plus sûr pour les juifs polonais. Il est parti avec un groupe d’amis dont l’un devait me donner mon prénom, Georges.

Je ne sais pas ce qui est arrivé à mes grands-parents polonais. Tout ce que je sais, c’est que mon père a régulièrement reçu leurs lettres jusqu’à ce qu’un jour, ces lettres ont cessé d’arriver. Il est fort probable qu’ils ont péri dans le ghetto juif érigé à Varsovie en 1939. Sinon, ont-ils été envoyés dans l’un des nombreux camps de concentration? Et quels autres membres de ma famille polonaise qui m’a été arrachée avant ma naissance, ont subi un sort pire que la mort?

 

La brume matinale ne peut pas cacher les cendres humaines dans le sol. La douce brise ne peut pas atténuer les cris du désespoir humain ni disperser l’odeur du gaz meurtrier. La pluie ne peut pas laver les larmes de désespoir. La neige ne peut pas refroidir la chaleur des fours. Auschwitz a été conçu comme une machine à tuer. Ses victimes ne devaient pas échapper à la mort, et ne survivraient certainement pas pour raconter au monde ce qu’elles avaient vu et vécu.

Il s’agissait tout d’abord de la lutte et du martyre de la nation polonaise. Cela s’est rapidement transformé en attaque contre l’ensemble de l’humanité et négation totale de toutes les valeurs qui définissent ce qu’est l’être humain.

Je me suis senti mal à l’aise alors que je marchais dans les chemins sans fin d’Auschwitz-Birkenau – le deuxième camp construit pour élargir et améliorer le fonctionnement du premier. Il était difficile de comprendre ce qui s’y était vraiment passé. Même le ciel semblait hésiter, ne sachant pas si laisser le soleil briller ou tomber les gouttes de pluie suspendues.

C’est seulement lorsque j’ai visité le mémorial d’Auschwitz I – le premier camp – que la folie de ce qui s’est passé est devenue limpide et dérangeante. Auschwitz raconte des histoires individuelles qui sont restées immobiles et ont été préservées pour l’éternité. Sur la silhouette d’un mur de couloir faiblement éclairé, mères et filles, pères et fils me regardaient et observaient chacun de mes mouvements. Ils avaient tous une histoire extraordinaire à raconter. C’était troublant et je me sentais mal à l’aise et gêné, ne voulant pas passer d’une photo à l’autre sans présenter mes excuses de ne pas avoir consacré plus de temps à chacune des victimes. C’est comme s’ils me suppliaient de rester pour écouter leurs histoires, partager leurs souffrances et reconnaître leurs destins. Néanmoins, je me suis longuement attardé sur deux des victimes – deux petites filles, deux petites jumelles.

 

Deux petites filles, deux jumelles

 

 

Les mots écrits en fer au-dessus de la grille située à l’entrée d’Auschwitz I n’illustrent que trop bien l’ironie âpre et la cruauté insensée des nazis. Le seul objectif des bourreaux était d’utiliser les Juifs comme une marchandise, et comme toutes les marchandises, ils étaient consommables. Travailler à Auschwitz était synonyme de souffrance inhumaine et d’une mort atroce. Cela n’avait rien à voir avec la liberté.

 

Le travail rend libre

 

Les nazis ne libéraient pas les Juifs en les faisant travailler pour la cause allemande. Ils volaient les victimes de leurs corps, de leurs biens et du plus important: leurs âmes. Il s’agissait de voler jusqu’au dernier cheveu. Des êtres humains étaient déshumanisés, ne devenant qu’un numéro et perdant chaque liberté fondamentale qui définit ce que devrait être une vie humaine.

 

La douce brise ne peut pas disperser l’odeur du gaz meurtrier

 

La neige de l’hiver ne peut pas refroidir la chaleur des fours

 

serais-je si mon père n’avait pas quitté la Pologne avant le début de la guerre? Que se serait-il passé si, en 1940, il n’avait pas écouté le conseil d’un ami qui lui supplia de fuir Paris, de se rendre à Narbonne et de monter à bord du premier navire?

Chacune de nos vies ne tient qu’à un fil, dépend des caprices de la fortune et peut se terminer à tout moment suite à un coup de malchance.

Dand le camps d’Auschwitz, des cheveux humains ont été coupés, des êtres chers ont été perdus et des valises confisquées ont témoigné de la fin d’un voyage. C’est un rappel brutal concernant la nature fragile de la vie et de son incapacité à résister aux forces perverses qui veulent la détruire.

 

 Les valises confisquées témoignent de la fin d’un voyage

 

Il ne s’agit pas du peuple allemand d’aujourd’hui, mais d’une idéologie d’hier reposant sur une façon de penser perverse, une logique de démon qui a frayé son chemin pour trouver le moyen de détruire toutes les formes d’humanisme et de compassion. Il a atteint son paroxysme dans les limites incontournables d’un périmètre de fil électrique, l’enfer de Dante – un enfer conçu dans les cieux et conduit sur terre.

Les générations allemandes nées après la guerre ne sont pas responsables, bien sûr, mais je frémis en pensant que même en Allemagne des idées qui ressemblent beaucoup à celles qui étaient si populaires il n’y a pas si longtemps, soient défendues avec tant de vigueur par tant de personnes. La rhétorique immonde peut être dirigée contre des communautés différentes, invoquer d’autres raisons et prendre une autre forme, mais les principes qui sous-tendent une haine qui ne connaît ni frontière ni raison restent les mêmes car ils sont intemporels.

Les génocides les plus récents en Europe et en Afrique sont un rappel puissant que le mal qui a déjà eu lieu peut encore se produire.

 

La campagne autour d’Auschwitz ressemble à un néant qui reflète l’absurdité du mal. Je l’ai laissée derrière moi, mais je n’oublierai jamais que, pendant au moins quelques heures, j’ai respiré le même air, marché sur le même terrain et reconnu ce que des milliers de gens ordinaires qui ont mené des vies extraordinaires, ont vécu.

Et pour cela, je suis reconnaissant.

 

 

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